vendredi 22 novembre 2019

Lire et interpréter collectivement Guirlande terrestre de René Char grâce aux outils numériques

 

Nicolas Bannier

 

Version provisoire de l'article

 

Niveaux : Classe de 1èreL 

> La démarche peut être appliquée à d’’autres niveaux.

 

Problématique : Comment le numérique facilite-t-il l’émergence d’une communauté interprétative au sein de la classe ?

 

Objectifs littéraires et culturels :

  • Examiner le travail de l’écriture du poète et la façon dont il cherche à construire du sens par un usage singulier de la langue.
  • Donner une idée de la diversité des formes et des genres poétiques en étudiant comment le poète réinvente un des lieux de la poésie amoureuse : la douleur de l’abandon, l’expression d’une foi en l’Amour.

 

Objectifs méthodologiques :

  • Faire émerger des hypothèses de lecture et des interprétations au sein de la classe
  • Favoriser des allers-retours entre des hypothèses de lecture et le texte afin d’approfondir l’interprétation
  • S’emparer des outils numériques pour produire un texte enrichi de multiples lectures personnelles

 

Ressources numériques et outils informatiques mobilisés :

  • Différents modules de l’ENT Moodle : Base de données, livre, questionnaire
  • Audacity (enregistrement audio)

 

Compétences visées

  • Être capable de lire, de comprendre et d’analyser des œuvres de genres variés, et de rendre compte de cette lecture, à l’écrit comme à l’oral
  • Faire des hypothèses de lecture, proposer des interprétations - Formuler une appréciation personnelle et savoir la justifier

 

Plan du déroulement de la séquence pédagogique :

La séquence opère un mouvement d’appropriation personnelle et de distanciation par rapport au texte du recueil. Ce mouvement est rendu possible par la circulation du texte au sein de la communauté de lecteurs de la classe. Le texte de Char s’est enrichi des gloses des élèves qui leur ont permis de le lire de façon plus distanciée avant de se le réapproprier plus personnellement.

  1. Découverte personnelle du recueil, formulation et publication d’hypothèses de lecture dans une base de données
  2. Recherches dans la base de données en vue afin de synthétiser les différentes hypothèses de lecture sur un fragment
  3. Approfondissement de la lecture personnelle à travers un questionnaire invitant à un retour au texte.

 

Page de titre du recueil

Introduction

La pratique de lecture analytique invite à accorder toute leur place aux lectures personnelles des élèves. Dans le cas d’un texte poétique comme celui proposé à l’étude de la classe de 1èreL, laisser émerger les représentations du texte qui naissent à sa lecture est essentielle pour que les élèves puissent l’investir et l’enrichir de leur propre trame mentale de façon à le faire vivre.

Au sein de la classe, cohabitent alors de multiples représentations d’un même texte, qu’il s’agit de confronter au sein d’une communauté interprétative qui exerce de concert son activité pour négocier un sens commun, ou une pluralité de sens acceptables.

Mais, dans la pratique, comment accorder une place à l’interprétation de chacun ? La forme scolaire permet-elle réellement que chaque individu puisse exprimer sa lecture personnelle ? Ce temps nécessaire ne se résume-t-il pas souvent à une prise de parole par quelques élèves plus audacieux ou suffisamment à l’aise pour intervenir devant le groupe classe ?

Et même si la classe pouvait accueillir l’ensemble de ces lectures personnelles, ne risque-t-on pas alors de faire éclater le texte en une myriade d’instances que le professeur aurait du mal à faire se concilier malgré les indices textuels vers lesquels il ne manque pas de faire retour ?

Cet article cherche à montrer quelles sont les potentialités du numérique pour répondre à ce double défi.

Faire émerger des lectures personnelles du recueil

Le recueil Guirlande terrestre de René Char a un statut particulier. Il connaît plusieurs versions et mêmes plusieurs titres. Publié en 1952 avec des illustrations de Jean Arp, il sera repris par Char en 1963 sous le titre Lettera Amorosa, cette fois enluminé par George Braque L’édition retenue pour l’étude en classe est celle de 1957.

 

Ouverture du recueil

Ouverture du recueil

Le professeur a conscience de ce que la lecture d’une telle œuvre peut avoir de déroutant pour de jeunes élèves. Adoptant parfois le ton du journal intime où domine le quotidien et le banal et parfois une tonalité plus lyrique où s’entrechoquent des images hermétiques, l’écriture de Char cherche à dire la présence-absence de l’amour. Tout en se fondant sur un lieu de la poésie amoureuse, elle cherche à la réinventer dans une forme nouvelle, une forme qui se cherche. L’édition de 1957 laisse apparaître la manuscrit de Char et même la trace de son écriture sous forme de biffures, d’ajouts…

Les fragments se suivent sans construction évidente, offrant à la lecture une succession d’éclats de pensée tantôt douloureuse et tantôt apaisée.

 

 Deux fragments du recueil

 

Face à une telle difficulté, le choix de l’enseignant a donc été de laisser émerger les différentes lectures du texte. Pour cela, plutôt que de privilégier une prise de parole orale, nous avons choisi de laisser les élèves s’exprimer à l’écrit.

Mais plutôt que de conserver ces traces écrites sur des feuilles de classeur, chaque réflexion a été insérée dans une base de données qui conservait l’interprétation collective qui se formait peu à peu du texte.

 

Ajouter une fiche à la base de données

 

Se sont ainsi accumulées plus d’une centaine de remarques et réflexions personnelles, trace d’une lecture provisoire et mouvante.

 

Une collection de plus de 150 réflexions personnelles

 

Cette première étape du travail a donc permis de réunir une collection de réflexions disparates, indépendantes les unes des autres, témoignage d’une approche individuelle de l’œuvre. Chacun a pu s’exprimer et l’ensemble de ces réflexions est disponible à tous les élèves de la classe. Se pose donc un nouveau problème : que faire de cette masse collective d’hypothèse ?

Proposer une synthèse des réflexions pour chaque fragment

La deuxième étape du travail a donc consisté à produire une synthèse des différentes réflexions des élèves sur chaque fragment.

 

Ainsi, chaque élève s’est vu confié un fragment du recueil.

 

La première étape a consisté à en enregistrer une lecture à haute voix.

 

Ensuite, grâce à l’exploitation de la base de données, il a été facile d’accéder à l’ensemble des réflexions sur un fragment précis. La tâche à accomplir consistait donc à produire un syntèse de ces différentes hypothèses de lecture, synthèse qui ferait apparaître l’ensemble des interprétations proposées, tout en soulignant, par un retour au texte du poème, la pertinence ou au contraire les difficultés.

 

Cette synthèse sous forme de notes organisées, a donné lieu à un second enregistrement audio. L’objectif de cet enregistrement était double : développer les compétences orales des élèves dans la perspective de l’examen, et proposer une façon plus simple d’accéder aux différents commentaires.

 

Lien vers l'enregistrement audio de la synthèse du fragment 13

 

Les deux enregistrements audio ont ensuite été mis à disposition de toute la classe sur Moodle.

 

Cependant, il résultait de ce travail un ensemble assez peu accessible et peu assez peu exploitable pour la classe. En effet, le travail qui consistait à écouter à la maison les différents fragments et leur interprétation limitait les élèves à un rôle trop passif face à une matière complexe. L’intervention du professeur a donc été nécessaire.

Vers un texte augmenté

Nous avons donc créé un questionnaire sur Moodle qui associait le texte de Char, sa lecture à haute voix, la synthèse orale et des questions qui amenaient les élèves à avoir un retour réflexif sur le texte. Il en résulte alors un texte hybride.

 

Texte hybride du fragment 13

 

L’outil numérique utilisé ici est extrêmement souple et permet de proposer de multiples types de questions qui ne visent pas une correction automatique, mais qui permettent le recueil des réponses. Ces réponses ont permis au professeur d’avoir une image précise de la lecture que la classe dans son ensemble faisait des différents fragments.

 

Exemple de question sur le fragment 13

 

Un retour en classe a alors été effectué par le professeur, se fondant sur l’ensemble des réponses, faisant émerger peu à peu une interprétation collective du texte.

 

Exploitation en classe des résultats du questionnaire

Bilan

Nous avons montré dans cet article comment la démarche proposée a réellement permis de travailler de façon collective la lecture du recueil. Le numérique permettant de garder une trace pérenne et facilement exploitable et modifiables des lectures individuelles et successives du texte, le cours numérique devient le lieu dans lequel s’élabore une lecture collective.

 

Pour conclure, nous voudrions souligner comment l’utilisation du numérique a engendré une modification du temps du cours.

 

Tout d’abord, on constate que les temps habituels de l’écrit et l’oral ont été inversés. En effet, alors que les échanges sur les hypothèses de lecture se fait habituellement à l’oral, ils ont eu lieu cette fois à l’écrit de façon à libérer la parole de chacun et à exploiter plus précisément l’ensemble des réflexions. Ensuite, le temps d’approfondissement de la lecture, qui se fait généralement à l’écrit, a donné lieu ici à une tâche d’oral continu. Enfin, le retour sur ces différentes propositions s’est fait à l’écrit puisqu’une trace de l’oral avait été conservée.

 

Par ailleurs, le travail au sein de l’ENT a fait disparaître les frontières entre le travail en classe et le travail maison. Le cours numérique gardant la trace de tous les élèves, chacun des élèves a en effet avancer à son rythme dans les différentes activités.

 

Le numérique fait donc émerger une pratique renouvelée de la lecture analytique en classe.

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