Marion de Lorme
(ou Delorme),
qui s'intitulait à l'origine Un
duel sous Richelieu, a été
composée en un seul mois, en juin 1829, si l'on en croit
Victor Hugo. D'abord interdite par la censure, sous
Charles X, elle fut jouée pour la
première fois au théâtre de la Porte-Saint-Martin le
11 août 1831. |
| Historique de la pièce : 1829 | |
| « M.
Victor Hugo avait dans l'esprit deux sujets de
drame ; il hésitait s'il ferait d'abord Marion
de Lorme ou Hernani ; il
se décida pour Marion de Lorme, et
se mit à lécrire le 1er juin 1829. Le 20 juin, au
jour levant, il commença le quatrième acte, travailla
de grande verve, passa la nuit, et en écrivit le dernier
vers au moment où le jour reparaissait ; tout
l'acte avait été fait entre deux levers de soleil. Le
24 juin, la pièce était terminée. Les amis auxquels M. Victor Hugo lisait à mesure tout ce qu'il faisait lui conseillèrent une lecture plus publique. Déjà, pour Cromwell, il avait élargi un peu son cercle d'auditeurs. M. Victor Hugo hésitait à l'élargir encore ; mais, sur le bruit qu'il y aurait peut-être une lecture, il fut assailli de sollicitations et d'instances qui ne lui laissèrent pas la liberté de refuser. Il lut donc, un soir de juillet, Marion de Lorme, qui s'appelait alors Un duel sous Richelieu, devant une réunion nombreuse dans laquelle on remarquait MM. de Balzac, Eugène Delacroix, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Villemain, Mérimée, Armand et Edouard Bertin, Louis Boulanger, Frédéric Soulié, Taylor, Soumet, Emile et Antony Deschamps, les Devéria, Charles Magnin, Mme Tastu, etc. Le succès fut très vif. Un des étonnements de l'auditoire fut que M. Victor Hugo eût fait un drame jouable ; le développement excessif de Cromwell avait fait craindre qu'il ne sût pas plier sa pensée aux exigences de la représentation ; Marion de Lorme démentait cette peur et faisait de lui décidément un auteur dramatique. Les félicitations épuisées, les auditeurs s'en allèrent. M. Mérimée, qui était resté, fit une objection au dénoûment. Didier alors mourait sans pardonner à Marion. Il lui semblait que cette mort implacable laisserait le public sous une impression trop dure et trop cruelle, Didier serait plus sympathique si au dernier moment sa roideur se brisait. Le lendemain, à neuf heures du matin, M. Taylor était rue Notre-Dame-des-Champs. Je n'ai pas pu vous parler hier dans cette foule, dit-il à M. Victor Hugo, mais il va sans dire que vous me donnez Marion de Lorme pour le Théâtre-Français. Je suis le premier qui vous aie demandé une pièce, donc c'est à moi que votre pièce appartient. D'ailleurs, Marion de Lorme, ce ne peut être que Mlle Mars. C'est convenu ? C'est convenu, dit M. Victor Hugo. Le soir, M. Victor Hugo reçut une lettre de M. Jouslin de Lasalle, directeur de la Porte-Saint-Martin, lui offrant son théâtre, M. Frédérick-Lemaître pour Didier, Mme Dorval pour Marion, MM. Gobert, Lockroy, Provost, Jemma, etc., pour les autres rôles. Le lendemain matin, la domestique introduisit dans le cabinet de l'auteur un monsieur en habit noir et en pantalon blanc, décoré, dont le visage blafard faisait saillir deux gros yeux spirituels et d'énormes favoris. Ce monsieur s'appelait Harel et était directeur de l'Odéon. Monsieur, dit-il, on ne parle que d'un drame que vous avez lu avant-hier soir. Je viens dès ce matin pour être le premier à vous le demander. Vous êtes le troisième, dit M. Victor Hugo. En entendant que le drame était promis au Théâtre-Français, le directeur de l'Odéon insista. Le Théâtre-Français n'était pas ce qu'il fallait à un talent inusité et téméraire ; le public y était vieux, routinier, rebelle à toute nouveauté ; le public de l'Odéon, c'était la jeunesse ; les mains généreuses et intelligentes des étudiants combattraient pour la révolution littéraire ; il était essentiel, pour M. Victor Hugo et pour la liberté du théâtre, qu'il gagnât sa première bataille ; à l'Odéon, le rôle de Marion serait joué par Mlle George, etc. M. Victor Hugo répondit que tout cela était fort juste, mais qu'il avait donné sa parole et qu'il lisait le lendemain au comité. On vous fait lire ! s'écria M. Harel. Moi, je n'ai pas besoin de connaître la pièce. Et, voyant le manuscrit sur la table, il prit une plume et écrivit précipitamment sur la couverture : " Reçu au théâtre de l'Odéon, 14 juillet 1829. HAREL. " Tiens !
dit-il, c'est l'anniversaire de la prise de la Bastille.
Eh bien, je prends ma Bastille. Adèle Hugo, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, chapitre LII. |
| Historique de la pièce : 1831 | |
| « La
révolution de Juillet avait naturellement supprimé la
censure ; toutes les pièces interdites
sétaient précipitées sur les théâtres ;
la Comédie-Française avait pensé aussitôt à Marion
de Lorme. Dès le commencement
d'août, Mlle Mars était venue chez lauteur avec
MM. Armand et Firmin : le moment était
admirable ; le quatrième acte surtout, défendu par
Charles X en personne, aurait un succès de réaction
politique. L'auteur avait répondu que c'était la
certitude de ce succès-là qui l'empêchait de se
laisser jouer. " Quoique dévoué et acquis,
depuis qu'il avait lâge d'homme, à toutes les
idées de progrès, d'amélioration, de liberté, quoique
leur ayant donné peut-être quelques gages, et, entre
autres, précisément une année auparavant à propos de
cette même Marion de Lorme, il
se souvenait que ses premières opinions, c'est-à-dire
ses premières illusions, avaient été royalistes et
vendéennes. Il ne voulait pas qu'un jour on pût lui
reprocher ce passé, passé d'erreur sans doute, mais
aussi de conviction, de conscience, de
désintéressement, comme serait, il l'espérait, toute
sa vie. Il comprenait qu'en présence de cette enivrante
révolution de Juillet sa voix pouvait se mêler à
celles qui applaudissaient le peuple, non à celles qui
maudissaient le roi. " On sait avec quelle rapidité les choses changent d'aspect dans les temps de révolution ; au printemps de 1831, le roi qu'on attaquait n'était plus Charles X, c'était déjà Louis-Philippe. M. Victor Hugo n'eut plus d'objection à la représentation de son drame qui ne pouvait plus être une offense au roi oublié. Mais il était peu tenté de retourner au Théâtre-Français. L'hostilité qu'il y avait trouvée dans le public, dans les employés et jusque dans les acteurs, l'y attirait médiocrement. M. Taylor seul lui avait été amical ; mais le pouvoir du commissaire royal était limité ; on avait affaire à une autorité multiple et à des rancunes occultes ; on ne savait à qui s'adresser et à qui s'en prendre. L'auteur d'Hernani éprouvait le besoin d'avoir devant lui un directeur qui eût la souveraineté et la responsabilité ; il préférait le théâtre de la Porte-Saint-Martin, que M. Grosnier, qui avait succédé à M. Jouslin de Lassalle, était venu lui offrir. A la première nouvelle qu'en eut Mlle Mars, elle accourut, aimable cette fois, et suppliante : la pièce lui appartenait, elle l'avait répétée, la vaillance et la persévérance qu'elle avait prouvées dans doña Sol, qui n'était que le quatrième rôle du drame, disaient ce qu'elle serait pour Marion de Lorme, qui était le personnage principal. Malgré ses instances, elle partit sans avoir pu arracher une promesse. Le lendemain, M. Victor Hugo, seul chez lui et travaillant, entendit sonner ; il ne se dérangea pas. La sonnette recommença ; il ne bougea pas encore ; mais, la sonnette s'obstinant, il fut curieux de savoir ce que c'était, et y alla. Avant d'ouvrir il eut l'idée de regarder par la fenêtre, et reconnut la voiture de Mlle Mars. Il avait encore réfléchi depuis la veille et s'était déterminé pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin ; il se dit qu'il serait moins désagréable pour Mlle Mars de navoir trouvé personne que de remporter un second refus, et il n'ouvrit pas. Le soir même il signa avec M. Crosnier un traité où je remarque ces deux articles : " M. Victor Hugo
s'engage à donner par an au théâtre de la
Porte-Saint-Martin deux ouvrages d'une importance telle
que chacun d'eux puisse seul remplir au moins pendant les
premières représentations toute la durée du spectacle. On répétait, au
théâtre de la Porte-Saint-Martin, l'Antony
de M. Alexandre Dumas. Ce beau drame
fut joué quelques jours après, avec un succès aussi
éclatant que légitime, et le nom de M. Alexandre Dumas,
déjà célèbre depuis Henri III, fut
consacré. Le seul inconvénient de cette grande
réussite fut de diviser les jeunes gens, qui jusque-là
n'avaient vu que le drapeau commun, et qui tous ensemble
avaient ouvert la brèche avec Henri
III et donné l'assaut avec Hernani ;
ils se séparèrent alors en deux
troupes : il y eut ceux de M. Victor Hugo et ceux de
M. Alexandre Dumas ; ils n'opposèrent plus une
masse compacte à l'ennemi et tirèrent même es uns sur
les autres.
M. Bocage, qui jusque-là avait été un peu sombre et triste, fut admirable aussi en pardonnant à Marion.
A la chute du rideau, il
y eut une bordée de sifflets. Mais les applaudissements,
en grande majorité, eurent le dessus et saluèrent
énergiquement le nom de l'auteur. Adèle Hugo, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, chapitre LV. |