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Marion de Lorme (ou Delorme), qui s'intitulait à l'origine Un duel sous Richelieu, a été composée en un seul mois, en juin 1829, si l'on en croit Victor Hugo. D'abord interdite par la censure, sous Charles X, elle fut jouée pour la première fois au théâtre de la Porte-Saint-Martin le 11 août 1831.
Marion de Lorme, était une
courtisane du XVIIe siècle, une femme d'une merveilleuse beauté et d'une grande intelligence. Hugo s'est emparé du personnage et l'a transposé dans son univers poétique et romantique personnel.
Dans la pièce de Hugo, Marion, devenue Marie, mène une existence solitaire, purifiée par l'amour que lui voue Didier, un gentilhomme mélancolique et mystérieux, toujours vêtu de noir. Son amour chevaleresque le conduit à se battre en duel avec le marquis de Saverny, qui fut autrefois l'amant de Marion. Les gardes du
cardinal de Richelieu interrompent le combat ; Didier est arrêté, le marquis feint d'être mort et échappe ainsi à l'arrestation : le cardinal ayant interdit les duels, tout homme pris les armes à la main doit être exécuté. Didier sait donc ce qui l'attend ; mais Marion l'aide à s'enfuir, et les deux amants, pour échapper aux poursuites, se mêlent à une troupe de comédiens ambulants. Cependant, Laffemas, âme damnée du cardinal, reconnaît Marion, et par elle remonte à Didier et au marquis de Saverny, qui assistait à... son propre enterrement.
Didier est condamné à mort, mais le bouffon L'Angely parvient à arracher au roi sa grâce ; hélas pour Didier et Marion, Richelieu obtient que la mesure de clémence soit annulée. Marion, désespérée, se donne alors à Laffemas pour essayer de sauver l'homme qu'elle aime, mais son sacrifice est inutile... Quelques instants avant d'être exécuté, Didier, qui avait maudit Marion en apprenant qu'elle l'avait trompé, touché par son désespoir, lui demande pardon et lui crie son amour.
Entièrement dominé par la figure du cardinal de Richelieu, ce drame, écrit six mois après la publication de
Cromwell, est un des plus achevés et des plus représentatifs du théâtre romantique ; les motifs indispensables au genre y sont quasiment tous présents : passions débridées, conflits de sentiments, héros enveloppés de mystère, déguisements, réhabilitation et rachat d'une courtisane grâce à un amour pur et chaste.

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Historique de la pièce : 1829 Retour à la lecture de la note
« M. Victor Hugo avait dans l'esprit deux sujets de drame ; il hésitait s'il ferait d'abord Marion de Lorme ou Hernani ; il se décida pour Marion de Lorme, et se mit à l’écrire le 1er juin 1829. Le 20 juin, au jour levant, il commença le quatrième acte, travailla de grande verve, passa la nuit, et en écrivit le dernier vers au moment où le jour reparaissait ; tout l'acte avait été fait entre deux levers de soleil. Le 24 juin, la pièce était terminée.
Les amis auxquels M. Victor Hugo lisait à mesure tout ce qu'il faisait lui conseillèrent une lecture plus publique. Déjà, pour
Cromwell, il avait élargi un peu son cercle d'auditeurs. M. Victor Hugo hésitait à l'élargir encore ; mais, sur le bruit qu'il y aurait peut-être une lecture, il fut assailli de sollicitations et d'instances qui ne lui laissèrent pas la liberté de refuser.
Il lut donc, un soir de juillet,
Marion de Lorme, qui s'appelait alors Un duel sous Richelieu, devant une réunion nombreuse dans laquelle on remarquait MM.
de Balzac, Eugène Delacroix, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Villemain, Mérimée, Armand et Edouard Bertin, Louis Boulanger, Frédéric Soulié, Taylor, Soumet, Emile et Antony Deschamps, les Devéria, Charles Magnin, Mme Tastu, etc. – Le succès fut très vif. Un des étonnements de l'auditoire fut que M. Victor Hugo eût fait un drame jouable ; le développement excessif de Cromwell avait fait craindre qu'il ne sût pas plier sa pensée aux exigences de la représentation ; Marion de Lorme démentait cette peur et faisait de lui décidément un auteur dramatique.
Les félicitations épuisées, les auditeurs s'en allèrent. M. Mérimée, qui était resté, fit une objection au dénoûment. Didier alors mourait sans pardonner à Marion. Il lui semblait que cette mort implacable laisserait le public sous une impression trop dure et trop cruelle, Didier serait plus sympathique si au dernier moment sa roideur se brisait.
Le lendemain, à neuf heures du matin, M. Taylor était rue Notre-Dame-des-Champs.
– Je n'ai pas pu vous parler hier dans cette foule, dit-il à M. Victor Hugo, mais il va sans dire que vous me donnez
Marion de Lorme pour le Théâtre-Français. Je suis le premier qui vous aie demandé une pièce, donc c'est à moi que votre pièce appartient. D'ailleurs, Marion de Lorme, ce ne peut être que
Mlle Mars. C'est convenu ?
– C'est convenu, dit M. Victor Hugo.
Le soir, M. Victor Hugo reçut une lettre de M. Jouslin de Lasalle, directeur de la Porte-Saint-Martin, lui offrant son théâtre, M.
Frédérick-Lemaître pour Didier, Mme Dorval pour Marion, MM. Gobert, Lockroy, Provost, Jemma, etc., pour les autres rôles.
Le lendemain matin, la domestique introduisit dans le cabinet de l'auteur un monsieur en habit noir et en pantalon blanc, décoré, dont le visage blafard faisait saillir deux gros yeux spirituels et d'énormes favoris. Ce monsieur s'appelait Harel et était directeur de l'Odéon.
– Monsieur, dit-il, on ne parle que d'un drame que vous avez lu avant-hier soir. Je viens dès ce matin pour être le premier à vous le demander.
– Vous êtes le troisième, dit M. Victor Hugo.
En entendant que le drame était promis au Théâtre-Français, le directeur de l'Odéon insista. – Le Théâtre-Français n'était pas ce qu'il fallait à un talent inusité et téméraire ; le public y était vieux, routinier, rebelle à toute nouveauté ; le public de l'Odéon, c'était la jeunesse ; les mains généreuses et intelligentes des étudiants combattraient pour la révolution littéraire ; il était essentiel, pour M. Victor Hugo et pour la liberté du théâtre, qu'il gagnât sa première bataille ; à l'Odéon, le rôle de Marion serait joué par
Mlle George, etc.
M. Victor Hugo répondit que tout cela était fort juste, mais qu'il avait donné sa parole et qu'il lisait le lendemain au comité.
– On vous fait lire ! s'écria M. Harel. Moi, je n'ai pas besoin de connaître la pièce.
Et, voyant le manuscrit sur la table, il prit une plume et écrivit précipitamment sur la couverture :

                                         " Reçu au théâtre de l'Odéon, 14 juillet 1829.

                                                                                                  HAREL. "

– Tiens ! dit-il, c'est l'anniversaire de la prise de la Bastille. Eh bien, je prends ma Bastille.
Il mit, sans plus de façon, le manuscrit sous son bras, et allait l'emporter. M Victor Hugo ne le lui fit pas rendre sans peine.
La lecture eut au Théâtre-Français le même succès que rue Notre-Dame-des-Champs.
– Il est inutile d'aller aux voix, dit M. Taylor. M. Hugo ne présente pas sa pièce, c'est nous qui la lui demandons.
On était au cœur de l'été et rien ne pressait les répétitions. M. Taylor commença par envoyer le manuscrit à la censure. Il redoutait le quatrième acte et avait conseillé à l'auteur d'en atténuer quelques passages ; mais M. Victor Hugo avait voulu que l'acte restât tel qu'il était. Comme l'avait craint le commissaire royal, le rapport des censeurs conclut à l'interdiction.
Le ministre de l'intérieur était
M. de Martignac. Un peu littérateur lui-même, il passait pour protéger la littérature, et c'était lui, disait-on, qui avait voulu, malgré la censure, que le Marino Faliero de M. Casimir Delavigne fût joué. M. Victor Hugo alla le voir.
M. de Martignac avait deux figures, sa figure d'homme, aimable et courtoise, et sa figure de ministre, qu'il faisait froide et sèche. Il reçut M. Victor Hugo avec sa figure officielle. M. de Martignac était, en fait de théâtre, pour l'ancienne division des genres, la tragédie d'une part, de l'autre la comédie ou le
vaudeville ; il avait, dans le siècle présent, son Racine, M. Casimir Delavigne, et son Molière, M. Scribe, avec lequel il avait collaboré. M. Victor Hugo était pour lui un novateur qui bouleversait les usages dramatiques, et Marion de Lorme semblait aussi dangereuse au littérateur qu'au ministre. Il traita l'auteur du haut de son portefeuille et de ses vaudevilles : – Les censeurs s'étaient prononcés contre le quatrième acte ; il avait lu la pièce et avait trouvé leur rapport modéré. Ce n'était pas seulement un aïeul du roi qui était tourné en ridicule, c'était le roi lui-même. Dans Louis XIII, chasseur et gouverné par un prêtre, tout le monde verrait une allusion à Charles X.
M. Victor Hugo se récria. Il ne faisait pas d'illusions. En faisant Louis XIII, c'était Louis XIII qu'il avait voulu faire, et nul autre. Il n'avait donné le droit à personne de l'accuser d'hypocrisie, et il n'était pas dans son caractère de souffleter un roi vivant sur la joue d'un roi mort.
– Je vous crois, dit le ministre ; je suis convaincu que ce n'est pas Charles X que vous avez mis dans votre drame, mais c'est Charles X qu'on y verrait. Nous sommes dans un moment sérieux ; le trône est attaqué de tous les côtés ; la violence des partis redouble tous les jours, ce n'est pas l'heure d'exposer aux rires et aux insultes la personne royale. On sait trop, depuis
le Mariage de Figaro, ce que peut une pièce de théâtre. Au reste, la question va venir aujourd'hui même en conseil. Mais je vous préviens que je parlerai pour l'interdiction, et que, si cela dépend de moi, votre drame ne sera pas joué.
M. Victor Hugo, froissé du refus et surtout de la roideur du ministre, demanda aussitôt une audience au roi. Il reçut le lendemain matin un mot du duc d'Aumont l'avertissant que sa majesté recevrait le jour même à midi, en audience particulière, " le baron Victor Hugo ".
Il n'avait jamais pris son titre, et c'était la première fois qu'on le lui donnait.
Il devait être à
Saint-Cloud à midi ; l'embarras était qu'on n'était admis qu'en habit à la française et il n'en avait pas. Son frère Abel, qui se trouvait là, se chargea d'aller à la découverte, et en rapporta un. En même temps on apportait du théâtre le quatrième acte royalement copié sur papier vélin.
A midi sonnant, M. Victor Hugo fut introduit par l'huissier de service dans une salle où attendaient quinze ou vingt personnages, généralement chamarrés, et une seule femme. Les hommes étaient debout, l'
étiquette ne permettant qu'aux femmes de s'asseoir chez le roi, fût-il absent. La femme, qui était assise, était Mme Du Cayla, que M. Victor Hugo connaissait pour l'avoir vue au mariage de son frère Abel. Pendant qu'il causait avec elle, un huissier vint la prier de patienter un moment ; la messe allait finir et le roi allait revenir de la chapelle.
Presque aussitôt, le
duc d'Angoulême parut, précédé et suivi de gardes du corps, ayant au cou le collier du saint-esprit, sur la poitrine les croix de la légion d'honneur et de saint Louis, son chapeau sous le bras et son livre d'heures à la main. Il marchait lourdement, se dandinait, saluait tête baissée à droite et à gauche ; il traversa le salon sans regarder personne.
Un instant après, le même huissier qui était venu parler à Mme Du Cayla revint l'appeler. Elle se leva, franchit sans nul embarras la réunion masculine et entra chez le roi. M. Victor Hugo se dit qu'avant que son tour vînt il avait du temps à tuer et alla à une fenêtre se distraire à regarder le paysage. Il n'y était pas depuis dix minutes qu'il s'entendit appeler. Cette brusque réception le surprit ; il était naturellement timide, il fut beaucoup plus embarrassé que Mme Du Cayla des regards qui se fixèrent sur lui, et il entra chez le roi le rouge au visage.
L'accueil affable du roi le remit bientôt. Charles X lui dit qu'il le connaissait de réputation et qu'il serait bien aise de l'obliger. M. Victor Hugo lui expliqua ce qui l'amenait.
– Ah ! oui, je sais, dit le roi. On m'en a parlé hier. Il paraît, ajouta-t-il en souriant, que vous maltraitez un peu mon pauvre aïeul Louis XIII. M. de Martignac dit qu'il y a dans votre pièce un acte terrible.
– Peut-être votre majesté ne serait-elle pas de l'avis de son ministre, si elle voulait prendre la peine de s'éclairer elle-même. J'ai apporté le quatrième acte...
– Le quatrième acte seul ! interrompit gracieusement le roi. Certainement, je le lirai. Il fallait m'apporter toute la pièce.
Il y eut alors entre le roi et le poète une conversation que M. Victor Hugo a racontée dans
les Rayons et les Ombres. En prenant congé du roi, il sollicita une prompte décision.
– Soyez tranquille, promit Charles X, je me presserai. J'aime beaucoup votre talent, monsieur Hugo. Il n'y a pour moi que deux poëtes
, vous et
Désaugiers.
– Le roi alors ne se laissera pas influencer par le ministre.
– Oh ! si c'est M. de Martignac qui vous inquiète !...
Le roi n'acheva pas. Le lendemain, M. de Martignac n'était plus ministre.
A quelques jours de là, M. Victor Hugo reçut l'invitation de passer chez le nouveau ministre de l'intérieur,
M. de la Bourdonnaye. Le roi avait lu l’acte, et regrettait de ne pouvoir autoriser la représentation. Le gouvernement, du reste, était disposé à tout faire pour dédommager l’auteur. M. Victor Hugo remercia le ministre, mais n'accepta rien.
Le lendemain il causait avec M. Sainte-Beuve, on lui remit un pli portant le cachet du ministère de l'intérieur. M. de la Bourdonnaye lui annonçait que le roi lui donnait une nouvelle pension de quatre mille francs. L'homme qui avait apporté le pli demandait s'il y avait une réponse.
– Oui, dit M. Victor Hugo.
Il s'assit et écrivit une lettre qu'il tendit à M. SainteBeuve avant de la cacheter.
– J'en étais sûr, dit M. Sainte-Beuve.
La lettre refusait la pension.
M. Sainte-Beuve n'avait nulle raison de taire le fait. Les journaux le racontèrent. " La conduite de M. Victor Hugo, dit
le Journal des Débats, n'étonnera nullement ceux qui le connaissent ; mais il est bon que le public sache les nouveaux droits que le jeune poëte vient d'acquérir à son estime. " Le Constitutionnel s'écria : " La jeunesse n'est pas aussi facile à corrompre que l'espèrent MM. les ministres. " »

Adèle Hugo, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, chapitre LII.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Historique de la pièce : 1831 Retour à la lecture de la note
« La révolution de Juillet avait naturellement supprimé la censure ; toutes les pièces interdites s’étaient précipitées sur les théâtres ; la Comédie-Française avait pensé aussitôt à Marion de Lorme. Dès le commencement d'août, Mlle Mars était venue chez l’auteur avec MM. Armand et Firmin : le moment était admirable ; le quatrième acte surtout, défendu par Charles X en personne, aurait un succès de réaction politique. L'auteur avait répondu que c'était la certitude de ce succès-là qui l'empêchait de se laisser jouer. " Quoique dévoué et acquis, depuis qu'il avait l’âge d'homme, à toutes les idées de progrès, d'amélioration, de liberté, quoique leur ayant donné peut-être quelques gages, et, entre autres, précisément une année auparavant à propos de cette même Marion de Lorme, il se souvenait que ses premières opinions, c'est-à-dire ses premières illusions, avaient été royalistes et vendéennes. Il ne voulait pas qu'un jour on pût lui reprocher ce passé, passé d'erreur sans doute, mais aussi de conviction, de conscience, de désintéressement, comme serait, il l'espérait, toute sa vie. Il comprenait qu'en présence de cette enivrante révolution de Juillet sa voix pouvait se mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non à celles qui maudissaient le roi. "
On sait avec quelle rapidité les choses changent d'aspect dans les temps de révolution ; au printemps de 1831, le roi qu'on attaquait n'était plus Charles X, c'était déjà
Louis-Philippe. M. Victor Hugo n'eut plus d'objection à la représentation de son drame qui ne pouvait plus être une offense au roi oublié.
Mais il était peu tenté de retourner au Théâtre-Français. L'hostilité qu'il y avait trouvée dans le public, dans les employés et jusque dans les acteurs, l'y attirait médiocrement. M. Taylor seul lui avait été amical ; mais le pouvoir du commissaire royal était limité ; on avait affaire à une autorité multiple et à des rancunes
occultes ; on ne savait à qui s'adresser et à qui s'en prendre. L'auteur d'Hernani éprouvait le besoin d'avoir devant lui un directeur qui eût la souveraineté et la responsabilité ; il préférait le théâtre de la Porte-Saint-Martin, que M. Grosnier, qui avait succédé à M. Jouslin de Lassalle, était venu lui offrir.
A la première nouvelle qu'en eut Mlle Mars, elle accourut, aimable cette fois, et suppliante : la pièce lui appartenait, elle l'avait répétée, la vaillance et la persévérance qu'elle avait prouvées dans
doña Sol, qui n'était que le quatrième rôle du drame, disaient ce qu'elle serait pour Marion de Lorme, qui était le personnage principal. Malgré ses instances, elle partit sans avoir pu arracher une promesse. – Le lendemain, M. Victor Hugo, seul chez lui et travaillant, entendit sonner ; il ne se dérangea pas. La sonnette recommença ; il ne bougea pas encore ; mais, la sonnette s'obstinant, il fut curieux de savoir ce que c'était, et y alla. Avant d'ouvrir il eut l'idée de regarder par la fenêtre, et reconnut la voiture de Mlle Mars. Il avait encore réfléchi depuis la veille et s'était déterminé pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin ; il se dit qu'il serait moins désagréable pour Mlle Mars de n’avoir trouvé personne que de remporter un second refus, et il n'ouvrit pas.
Le soir même il signa avec M. Crosnier un traité où je remarque ces deux articles :

" M. Victor Hugo s'engage à donner par an au théâtre de la Porte-Saint-Martin deux ouvrages d'une importance telle que chacun d'eux puisse seul remplir au moins pendant les premières représentations toute la durée du spectacle.
Dans le cas où une censure officielle ou officieuse quelconque, créée par les directeurs ou exercée par des censeurs
ad hoc, serait établie par le gouvernement, le présent traité ne serait exécutoire qu'à la charge par Crosnier de faire annoncer sur l'affiche que l'ouvrage de M. Hugo qu'il va représenter n'a pas été soumis à la censure. En cas de refus de M. Crosnier, le présent traité serait résilié de fait. "

On répétait, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, l'Antony de M. Alexandre Dumas. Ce beau drame fut joué quelques jours après, avec un succès aussi éclatant que légitime, et le nom de M. Alexandre Dumas, déjà célèbre depuis Henri III, fut consacré. Le seul inconvénient de cette grande réussite fut de diviser les jeunes gens, qui jusque-là n'avaient vu que le drapeau commun, et qui tous ensemble avaient ouvert la brèche avec Henri III et donné l'assaut avec Hernani ; ils se séparèrent alors en deux troupes : il y eut ceux de M. Victor Hugo et ceux de M. Alexandre Dumas ; ils n'opposèrent plus une masse compacte à l'ennemi et tirèrent même es uns sur les autres.
Le lendemain d'
Antony, on distribua Marion de Lorme. Marion ne pouvait être qu'à Mme Dorval. M. Frédérick-Lemaître avait quitté le théâtre ; le rôle de Didier fut donné à M. Bocage, qui n'en fut content qu'à moitié. Il aurait mieux aimé jouer Louis XIII, d'autant plus qu'il y avait une certaine ressemblance entre Didier et Antony, qu'il jouait dans le moment. Tous deux étaient bâtards et misanthropes ; ce serait le même acteur dans le même rôle. Mais il n'y avait que lui, l'auteur dut le prendre.
Louis XIII, qui avait empêché la représentation au Théâtre-Français, faillit l'empêcher à la Porte-Saint-Martin. L'auteur l'avait donné à M. G– ; le directeur le pria de le lui retirer. Il avait contre M. G– des griefs personnels et ineffaçables, an sujet d'un
Napoléon qu'il lui avait fait jouer après la révolution de Juillet. M. G–, qui ressemblait un peu à l'empereur et qui savait très bien se grimer, y avait eu un succès exceptionnel. Au plus fort des recettes, il était venu un jour dans le cabinet du directeur et lui avait dit qu'il ne jouerait pas le soir. – Vous êtes malade ? – Non. – Alors pourquoi ne jouerez-vous pas ? – Parce que je ne veux pas jouer. Et je vous préviens que je ne jouerai pas davantage demain ni les jours suivants. Je romps mon engagement. Le directeur lui avait rappelé qu'il ne pouvait le rompre sans payer un dédit de dix mille francs. – Les voici. C'était un coup terrible pour M. Crosnier ; le succès de la pièce était dans l'acteur ; il avait parlementé ; M. G– avait consenti à rester, à la condition d'avoir une part dans la recette. Le directeur avait dû subir sa violence mais il s'en était vengé depuis en le reléguant dans les rôles infimes. – J'étais dans ses mains, disait-il, mais maintenant c'est lui qui est dans les miennes. Son argent mal gagné a été dépensé vite, et il n'a plus de quoi me payer le dédit. Il m'appartient. Il n'a plus de rôle et il n'en aura plus. Je l'annulerai. Quand il sortira de mon théâtre, on n'en voudra pas pour figurant. – M. Victor Hugo, jugeant que le comédien avait eu tort, lui retira le rôle.
Le comédien dépossédé accourut chez lui le lendemain. Il reconnut qu'il s'était mal conduit, mais il lui avait semblé juste, étant tout dans le succès, d'être quelque chose dans la recette ; il avait une femme, des enfants et des dettes ; en somme, les quarante mille francs qu'il avait gagnés n'avaient pas empêché M. Crosnier d'en empocher deux cent mille ; au reste, il avouait sa faute et il s'en repentait, et, s'il avait eu encore les quarante mille francs, il les aurait rendus, mais ils ne lui avaient guère profité, ses créanciers les avaient engloutis. Il avait déjà été bien puni ; sa carrière était perdue ; Louis XIII le sauvait ; si on le lui retirait, il ne savait que devenir, lui et sa famille. M. Victor Hugo fut touché et lui rendit le rôle. Le directeur résista ; il finit par céder à la volonté formelle de l'auteur, mais il lui en voulut.
Mme Dorval fut aussi charmante aux répétitions que Mlle Mars avait été maussade. Tout le théâtre, d'ailleurs, était plein de sympathie et de dévouement.
Un jour, le cinquième acte achevé, Mme Dorval prit le bras de l'auteur :
– Monsieur Hugo, dit-elle avec la grâce de son sourire, votre Didier est un méchant ; je fais tout pour lui, et il s'en va mourir sans me dire une bonne parole. Dites-lui donc qu'il a tort de ne pas me pardonner.
Ce conseil, déjà donné à l'auteur par M. Mérimée le soir de la première lecture, le fit réfléchir. En revenant, il se promena dans les Champs-Elysées, et se résolut à rompre au dernier moment l'inflexibilité de Didier.
L'ardeur des jeunes gens n'était plus la même qu'à
Hernani ; la surexcitation politique faisait une diversion puissante à la littérature ; une fraction ne voulait plus combattre que pour M. Alexandre Dumas ; les restants n'étaient pas en nombre pour soutenir la pièce à eux seuls ; le parterre fut laissé aux
claqueurs.
La répétition générale fut décousue et manquée. Le directeur n'y était pas, ce qui donna lieu à des bruits dont les acteurs s'occupèrent plus que de leurs rôles. La première représentation était pour le lendemain. L'auteur vint au théâtre à midi. Il y trouva M. Bocage, qui lui dit :
– Vous savez que nous sommes vendus !
– Comment l'entendez-vous ?
– Dans tous les sens. Crosnier a vendu le théâtre. C'est pour cela qu'il n'est pas venu hier. Nous voilà sans direction.
– Il a vendu à quelqu'un.
– À quelqu'un qui n'entre en possession que demain. Aujourd'hui les choses iront comme elles voudront. Personne ne commande et personne n'obéit.
Le théâtre était sens dessus dessous. La nouvelle direction, dont toutes les positions dépendaient, inquiétait bien autrement les employés et les comédiens que la nouvelle pièce. L'auteur alla dîner, et revint comme on allait commencer. Mme Dorval regardait par le trou de la toile. Elle se retourna furieuse :
– Ah ! bien, nous allons avoir une jolie salle ! Mais concevez-vous un imbécile qui prend un théâtre le lendemain d'une première représentation ! Crosnier se fiche pas mal que la pièce réussisse, il ne tient qu'à la recette d'aujourd'hui, il a vendu toute la salle, je le vois bien aux figures qui sont dans les stalles ; ces figures-là ont acheté leurs billets vingt francs sur le boulevard, et c'est nous qui les payerons, vous allez voir !
– Madame, dit l'auteur, la colère vous met en verve et vous allez jouer admirablement.
Mais ce compliment ne la calma pas, et elle continua d'injurier le directeur sortant et le nouveau venu dans des termes trop énergiques pour que je les reproduise.
M. Victor Hugo, aguerri par les représentations d'
Hernani vit la toile se lever avec autant de tranquillité que si c'eût été la pièce d'un autre.
Le premier acte réussit. Le second fut accueilli froidement. Au troisième acte, Mme Dorval, mal arrangée en Chimène, dit mal les vers du
Cid, il n'y eut d'applaudissements que pour le Gracieux, représenté drôlement par M. Serres ; l'acte fut cahoté. Le drame se releva au quatrième ; le discours du marquis de Nangis remua la salle ; Mme Dorval fut extrêmement touchante en demandant au roi la grâce de Didier ; la scène de Louis XIII et de L'Angely fut dite excellemment par MM. G– et Provost, et fit grand effet. Au cinquième acte, une vive opposition troubla toute la scène de Didier avec Saverny ; Didier fit rire et Saverny fit siffler. Mais Mme Dorval entra, et eut une telle effusion, une telle douleur et une telle vérité, que tous les hommes battirent des mains et que toutes les femmes pleurèrent. Aucune parole ne rendrait l'accent dont elle dit :

                                                                 Écoute,
Ne me refuse pas – tu sais ce qu'il m'en coûte !
– Frappe-moi, laisse-moi dans l'opprobre où je suis,
Repousse-moi du pied, marche sur moi, – mais fuis !

M. Bocage, qui jusque-là avait été un peu sombre et triste, fut admirable aussi en pardonnant à Marion.

Eh bien ! non ! non ! mon cœur se brise ! c'est horrible !
Non, je l'ai trop aimée ! Il est bien impossible
De la quitter ainsi ! Non ! c'est trop malaisé
De garder un front dur quand le cœur est brisé !
Viens ! oh ! viens dans mes bras !

A la chute du rideau, il y eut une bordée de sifflets. Mais les applaudissements, en grande majorité, eurent le dessus et saluèrent énergiquement le nom de l'auteur.
M. Crosnier vint féliciter l'auteur et traita les sifflets avec l'insouciance d'un homme que cela ne regardait plus.
– Ça ira très bien, dit-il. Je vous conseille seulement de guillotiner beaucoup de têtes.
L'auteur ne comprenant pas, il lui expliqua qu’il avait remarqué que le mot
tête était répété trop souvent.
L'antériorité de
Marion de Lorme, constatée par les deux lectures rue Notre-Dame-des-Champs et au Théâtre-Français, n'empêcha pas plusieurs journaux de dire que Didier était un plagiat d'Antony. – Une indisposition de M. Bocage interrompit la pièce à la quatrième représentation. Deux émeutes, celle des Chapeliers et celle de la Pologne, forcèrent le théâtre à faire relâche. On était au cœur de l'été ; la première représentation avait eu lieu le 11 août. Toutes ces raisons nuisirent aux recettes, qui furent inférieures à celles d'Hernani.
Sans être aussi tumultueuses que les représentations d'Hernani, les représentations de Marion de Lorme furent très agitées. Le drame fut défendu mollement. Les bandes héroïques du Théâtre-Français ne revinrent pas ; le nouveau directeur, qui ne fit que passer au théâtre, était remplacé par son régisseur, lequel était un vaudevilliste.
Au rebours de Mlle Mars, Mme Dorval était mieux pour l’auteur dans la coulisse que sur la scène. Cette lutte incessante la fatiguait, et elle lâchait le rôle. Son talent, d'ailleurs, avait besoin du public des premières représentations, et elle n'était plus elle-même devant le public moins littéraire et moins nombreux des représentations suivantes.
L'auteur ne se repentit pas d'avoir maintenu M. G–, dont la reconnaissance et le zèle ne se démentirent pas un seul instant. »

Adèle Hugo, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, chapitre LV.