| Han
dIslande est un roman de jeunesse de Victor Hugo,
publié en 1823. L'action se déroule au XVIIe siècle dans un royaume d'Islande imaginé par lauteur. Un bandit sanguinaire, Han d'Islande, terrorise la population, qui entoure sa vie de sombre légendes. Un jeune chevalier, Ordener, aime une jeune fille qui vit dans une prison avec son père, autrefois ministre, qui a été arrêté et incarcéré à cause de fausses accusations portées contre lui par un rival, désireux de prendre sa place de chancelier du royaume. Ordener se lance à la recherche du bandit, qui a en sa possession des documents qui prouvent linnocence du père de sa bien-aimée. Le lecteur fait alors la connaissance de Han dIslande, un être bestial qui partage sa solitude avec un ours et boit du sang humain. Son fils a été noyé pendant que lui-même revenait d'un rendez-vous avec la femme qu'il aime et qui l'a trahi avec un arquebusier. Comme il ignore le nom de son rival, Han décide de massacrer tout le régiment. En même temps, le diabolique chancelier essaie lui aussi de retrouver Han, qu'i1 voudrait placer à la tête d'une insurrection qui lui donnerait les pouvoirs les plus étendus sur ce royaume. Mais ni le courage d'Ordener, qui a failli tuer Han au cours d'un duel, ni la témérité du chancelier, qui rejoint ce dernier au moment même où celui-ci a tué son fils, ne réussiront à faire plier le monstre. À la fin, les documents qu'on recherche seront retrouvés sur le corps d'un malheureux gardien de la morgue, Spiagudry ; le prisonnier sera innocenté et réhabilité ; Ordener et sa bien-aimée trouvent le bonheur, et Musdoemon, lâme damnée du chancelier, est exécuté par son frère, le bourreau Orugix. Han d'Islande, de son côté, se laisse emprisonner, mais à la seule fin de pouvoir mettre le feu à la caserne des arquebusiers. Mal lui en prend, car lui-même périt, victime de son frénétique désir de vengeance. Bien quil ne soit quun simple mélodrame, ce roman nous révèle déjà la manière de Hugo et son goût pour les contrastes violents qui révèlent le combat perpétuel du bien et du mal. Le personnage de Han atteint à une hallucinante puissance lyrique et fait de ce livre un des documents les plus significatifs du premier romantisme. |
| Je
ne démêle pas, disait le roi Cornu, Qui diable ce peut être ; il nous faut donc attendre ; Car de ce point jamais rien ne nous est venu. LE GENÉRAL H., LA RÉVOLTE DES ENFERS. L'avez-vous
vu ? qui est-ce qui l'a vu ? Ce STERNE, TRISTRAM SHANDHY. |
Voilà où conduit
lamour, voisin Niels ; cette pauvre Guth Stersen ne
serait point là étendue sur cette grande pierre noire comme une
étoile de mer oubliée par la marée, si elle n'avait jamais
songé qu'à reclouer la barque ou à raccommoder les filets de
son père, notre vieux camarade. Que saint Usuph le pêcheur le
console dans son affliction !
Et son fiancé, reprit une voix aiguë et
tremblotante, Gill Stadt, ce beau jeune homme que vous voyez tout
à côté d'elle, n'y serait point, si, au lieu de faire l'amour
à Guth et de chercher fortune dans ces maudites mines de
Rraas, il avait passé sa jeunesse à balancer le berceau
de son jeune frère aux poutres enfumées de sa chaumière.
Le
voisin Niels, à qui s'adressait le premier interlocuteur,
interrompit : Votre mémoire vieillit avec vous,
mère Olly ; Gill n'a jamais eu de frère, et c'est en cela
que la douleur de la pauvre veuve Stadt doit être plus amère,
car sa cabane est maintenant tout à fait déserte ; si elle
veut regarder le ciel pour se consoler, elle trouvera entre ses
yeux et le ciel son vieux toit, où pend encore le berceau vide
de son enfant, devenu grand jeune homme, et mort.
Pauvre mère ! reprit la vieille Olly, car pour
le jeune homme, c'est sa faute ; pourquoi se faire mineur à
Rraas ?
Je crois en effet, dit Niels, que ces infernales
mines nous prennent un homme par ascalin de cuivre qu'elles nous donnent. Qu'en
pensez-vous, compère Braal ?
Les mineurs sont des fous, repartit le pêcheur. Pour
vivre, le poisson ne doit pas sortir de l'eau, l'homme ne doit
pas entrer en terre.
Mais, demanda un jeune homme dans la foule, si le
travail des mines était nécessaire à Gill Stadt pour obtenir
sa fiancée ?
Il ne faut jamais exposer sa vie, interrompit Olly,
pour des affections qui sont loin de la valoir et de la remplir.
Le beau lit de noces en effet que Gill a gagné pour sa
Guth !
Cette jeune femme, demanda un autre curieux, s'est
donc noyée en désespoir de la mort de ce jeune homme ?
Qui dit cela ? s'écria d'une voix forte un
soldat qui venait de fendre la presse. Cette fille, que je
connais bien, était en effet fiancée à un jeune mineur
écrasé dernièrement par un éclat de rocher dans les galeries
souterraines de Storwaadsgrube, près Rraas ; mais
elle était aussi la maîtresse d'un de mes camarades ; et
comme avant-hier elle voulut s'introduire à Munckholm
furtivement pour y célébrer avec son amant la mort de son
fiancé, la barque qui la portait chavira sur un écueil, et elle
s'est noyée.
Un bruit confus de voix s'éleva : Impossible,
seigneur soldat ! criaient les vieilles femmes ; les
jeunes se taisaient, et le voisin Niels rappelait malignement au
pêcheur Braal sa grave sentence : « Voilà où conduit
l'amour ! »
Le militaire allait se fâcher sérieusement contre ses
contradicteurs femelles ; il les avait déjà appelées vieilles
sorcières de la grotte de Quiragoth, et
elles n'étaient pas disposées à endurer patiemment une si
grave insulte, quand une voix aigre et impérieuse, criant :
paix, paix,
radoteuses ! vint mettre fin au débat.
Tout se tut, comme lorsque le cri subit d'un coq s'élève parmi
les glapissements des poules.
Avant
de raconter le reste de la scène, il n'est peut-être pas
inutile de décrire le lieu où elle se passait, c'était
le lecteur l'a sans doute déjà deviné
dans un de ces édifices lugubres que la pitié publique et la
prévoyance sociale consacrent aux cadavres inconnus, dernier
asile de morts qui la plupart ont vécu malheureux ; où se
pressent le curieux indifférent, l'observateur morose ou
bienveillant et souvent des amis, des parents éplorés, à qui
une longue et insupportable inquiétude n'a plus laissé qu'une
lamentable espérance. A l'époque déjà loin de nous, et dans
le pays peu civilisé où j'ai transporté mon lecteur, on
n'avait point encore imaginé, comme dans nos villes de boue et
d'or, de faire de ces lieux de dépôt des monuments
ingénieusement sinistres et élégamment funèbres. Le jour n'y
descendait pas à travers une ouverture de forme tumulaire,
le long d'une voûte artistement sculptée sur des espèces de
couches où l'on semble avoir voulu laisser aux morts
quelques-unes des commodités de la vie et où l'oreiller est
marqué comme pour le sommeil. Si la porte du gardien
s'entr'ouvrait, l'il, fatigué par des cadavres nus et
hideux, n'avait pas, comme aujourd'hui le plaisir de se reposer
sur des meubles élégants et des enfants joyeux. La mort était
là dans toute sa laideur, dans toute son horreur ; et
1on n'avait point encore essayé de parer son squelette
décharné de pompons et de rubans.
La salle où se trouvaient nos interlocuteurs était spacieuse et
obscure, ce qui la faisait paraître plus spacieuse encore ;
elle ne recevait de jour que par la porte carrée et basse qui
souvrait sur le port de Drontheim, et une ouverture
grossièrement pratiquée dans le plafond, doù une
lumière blanche et terne tombait avec la pluie, la grêle ou la
neige, selon le temps, sur les cadavres couchés directement
au-dessous. Cette salle était divisée dans sa largeur par une
balustrade de fer à hauteur d'appui. Le public pénétrait dans
la première partie par la porte carrée ; on voyait dans la
seconde six longues dalles de granit noir disposées de front et
parallèlement. Une petite porte latérale servait, dans chaque
section, d'entrée au gardien et à son aide dont le logement
remplissait les derrières de l'édifice adossé à la mer. Le
mineur et sa fiancée occupaient deux des lits de granit ;
la décomposition s'annonçait dans le corps de la jeune fille
par les larges taches bleues et pourprées qui couraient le long
de ses membres sur la place des vaisseaux sanguins. Les traits de
Gill paraissaient durs et sombres ; mais son cadavre était
si horriblement mutilé, qu'il était impossible de juger si sa
beauté était aussi réelle que le disait la vieille Olly.
C'est devant ces restes défigurés qu'avait commencé, au milieu
de la foule muette, la conversation dont nous avons été le
fidèle interprète.
| Tumulaire | |
| L'adjectif tumulaire a été forgé à partir du mot tumulus, au sens de tombeau. Il qualifie donc ce qui appartient à une tombe. |