Biographie de Raymond Queneau
- Raymond Queneau
est né au Havre le 21 février
1903 ; il est mort à Paris le 25
octobre 1976. Cet écrivain a facilité
la tâche de ses biographes :
"Je naquis au Havre un vimgt et un
février / en mil neuf cent et trois./ Ma
mére était mercière et mon père
mercier / ils trépignaient de
joie." Faisons la part des façons
de dire : le magasin était assez
spacieux, plusieurs demoiselles y
travaillaient. La mère était :
"Fille de capitaine et fille de
Havrais". Le pére avait vécu en
Extréme-Orient, il est désigné comme
"comptable colonial" sur le
livret de famille.
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- Le fils unique fera ses
études au Lycée de la ville. Parcourir la liste
de ses prix, c'est découvrir qu'il brille en
toutes matières à l'exception
de l'instruction religieuse, où il ne
décrochera qu'un accessit. A la fin de ses
études secondaires : le prix d'excellence
en philosophie, ainsi que, hors palmarès, le
prix des Antiquaires de Normandie.
- Vers la fin de l'année
1920, il habite avec son pére place de la gare
à Epinay-sur-Orge, petite localité de la
banlieue de Paris dont il se soutiendra quand il
écrira son premier livre. Il poursuit ses
études en Sorbonne et sera licencié en
philosophie, mais est séduit tout autant par les
mathématiques (il ne parvient cependant pas à
passer le certificat de mécanique). En
outre : cinéma, billard, et la passion du
jeu d'échecs.
- En 1924, Queneau adhère
au mouvement surréaliste. L'année suivante,
celle de la guerre du Rif, il accomplit son service
militaire dans les zouaves, en Algérie, puis au Maroc
(octobre 1925-février 1927). Libéré, il entre
au Comptoir National d'Escompte. Chez les
surréalistes, il fréquente surtout le groupe
dit de la rue du Château : le poète Jacques
Prévert,
le peintre Yves Tanguy, Marcel Duhamel qui créera
la "Série Noire", et le futur
historien du cinéma Georges
Sadoul.
Il assure le secrétariat d'une enquête par
correspondance destinée à fixer les points de
vue des sympathisants et à recenser les bonnes
dispositions à l'égard du mouvement surréaliste. En 1928, il épouse Janine
Kahn. En 1929, il rompt avec André
Breton pour
des raisons, affirmera-t-il, strictement
personnelles.
- En 1930, Queneau
fréquente assidûment la Bibliothèque
Nationale. C'est le commencement de ses
recherches sur les "fous littéraires",
qu'il rebaptisera plus tard les
"hétéroclites". (Il en résultera une
Encyclopédie des Sciences inexactes
que tous les éditeurs pressentis repousseront.)
De 1931 à 1933, il collabore avec Georges
Bataille
à la Critique sociale de Boris Souvarine. De
juillet à novembre 1932, il effectue un voyage
en Grèce. Il en rapporte son premier roman, Le
Chiendent (1933) : un livre
entièrement préconstruit (selon une démarche
de mathématicien) et qui reflète les idées de
divers philosophes : Platon, Descartes, le
néo-cartésien Husserl, etc. En outre, Le
Chiendent peut étre considéré comme
une tentative d'écrire "comme on
parle". Le roman, publié en 1933, obtient
le Prix des Deux-Magots fondé en son honneur. La
même année, Queneau suit à l'École des Hautes
Etudes les cours d'Henri-Charles Puech et
d'Arthur Kojève. Ce dernier l'initie aux
énigmes hégéliennes. En 1934, année qui voit
la naissance de son fils, Jean-Marie, parait un
second roman, Gueule de Pierre,
qui se prolongera dans Les Temps
mêlés (1941), puis s'accomplira tout
à fait, par l'adjonction d'une troisième
partie, dans Saint Glinglin
(1948). L'ensemble, assez énigmatique, évoque
la Ville Natale (dans une tonalité mythique qui
efface Le Havre), introduit des éléments de
psychanalyse, rend hommage aux "solutions
imaginaires" de la pataphysique et se divertit à des farces
de maths elém. (combien de coquetiers dans
un parallélipipède ?).
- Apparent paradoxe chez
un auteur discret et qui réprouve l'impudeur des
confessions, les trois romans qui suivent ont un
caractère autobiographique. Le premier, Les
Derniers Jours (1936), narre la
découverte du Paris des études, met en scène
des professeurs que connut l'écrivain et se
souvient du Havre. En 1937, dans Chêne
et chien le
"roman en vers" dont le quatrain cité
en tête de cet article est
extrait , Queneau raconte son
enfance, son adolescence, sa psychanalyse. La
même année voit paraître un autre récit
autobiographique, bien que les sources en soient
camouflées : Odile.
Pour une bonne part, c'est l'histoire de l'auteur
se détachant du surréalisme par porte-parole
interposé : "On peut difficilement
tenir pour inspirés ceux qui dévident des
rouleaux de métaphores et débobinent des
pelotes de calembours. Ils se traînent dans le
noirâtre, espérant y déterrer les marteaux et
les faucilles qui briseront les chaînes et
sectionneront les liens de l'humanité. Mais ils
ont perdu toute liberté. Devenus esclaves des
tics et des automatismes, ils se félicitent de
leur transformation en machine à écrire. (...)
J'imagine au contraire que le vrai poète n'est
jamais "inspiré" : il se situe
precisément au-dessus de ce plus et de ce moins,
identiques pour lui, que sont la technique et
l'inspiration. (...) Le véritable inspiré n'est
jamais inspiré : il l'est toujours ;
il ne cherche pas l'inspiration et ne s'irrite
contre aucune technique."
- En 1936, R. Queneau
devient, en tant que lecteur d'anglais, membre du
Comité de Lecture des Editons Gallimard. Il va
contribuer notamment à diffuser la littérature
américaine contemporaine. Il adaptera un roman
de Sinclair Lewis, et a traduit ou traduira,
entre autres, Peter Ibbetson
de Georges du Maurier et L'Ivrogne dans
la brousse de l'Africain Amos Tutuola.
C'est également en 1938 qu'intervient la
publication des Enfants du limon,
c'est-à-dire de L'Encyclopédie des
Sciences inexactes, rafistolée et
masquée en roman. En 1939, paraît Un
rude hiver, roman havrais situé en
14-18, dans lequel on a pu discerner une
transposition réconciliatrice des relations de
l'écrivain avec son père.
- La guerre survient
alors. R. Queneau est mobilisé dans un régiment
colonial et expédié vers Sedan, pour se retrouver quelques
mois plus tard à Fontenay-le-Comte, en Vendée. De là, il gagne
Saint-Léonard-de-Noblat (Haute-Vienne), où il
retrouve son épouse. Tous deux vivent alors chez
le peintre Elie Lascaux. Jusqu'à la Libération,
Queneau fera l'aller-et-retour entre le Limousin
et Paris. En 1941, il devient secrétaire
général des Editions Gallimard. En octobre
1943, Gaston Gallimard, en raison des
circonstances, lui remet un certificat de mission
commerciale en Haute-Vienne.
- Pierrot mon ami,
publié en 1943, sera le premier de trois romans
allègres, "pris dans le même
systéme" (les deux autres étant Loin
de Rueil et Le Dimanche de
la vie publiés l'un en
1944 et l'autre en 1952). L'auteur y montre des
personnages d'une bonne humeur imposante. 1943...
1944... : on croirait à un contretemps dans
l'histoire. La solution de l'énigme apparaîtra
quand on saura exactement à quel moment furent
écrits ces romans. En tout cas on sait que dès
1942 R. Queneau travaillait à l'essai Une
histoire modèle, qui ne fut édité
qu'en 1966 : rare exemple de non-concordance
entre écriture et publication !
- Quant aux grands livres
de fiction publiés aprés
guerre Zazie dont le
métro (1959), Les Fleurs
bleues (1965), Le Vol
d'Icare et, dans sa catégorie
particulière, les uvres
complétes de Sally Mara
(1962) , leur démarche et leur point
de vue les rattachent à leurs devanciers, tant
cette uvre, dès l'abord surprenante, est
une. Elle se moule dans des formes voulues
neuves, bien loin des à-peu-prés triviaux, sur lesquelles l'essentiel
nous est dit dans Bâtons chiffres et
lettres, recueil d'essais paru en
1950 : "N'importe qui peut pousser
devant lui comme un troupeau d'oies un nombre
indéterminé de personnages apparemment réels
à travers une lande longue d'un nombre
indéterminé de pages ou de chapitres."
- De cette proposition un
mot doit étre détaché : nombre. Il faut
savoir, de ce point de vue, que l'auteur de Zazie,
parfois considéré comme un plaisantin, a fait
une communication de mathématiques à
l'Académie des Sciences, savoir aussi qu'il a
très activement parrainé le groupe de recherche
de 1'"Ouvroir de Littérature
potentielle" fondé par Francois Le Lionnais
en 1960. La voie est ouverte désormais avec la
publication des Cent mille milliards de
poèmes (1961), recueil composé
d'alexandrins permutants, qui comparé aux Exerciees
de style (1947), représente une
escalade dans la hiérarchie des difficultés.
- Janine Queneau s'éteint
le 18 juillet 1972. L'écrivain en est si
affecté que, des mois durant, il ne vient plus
à son bureau des Editions Gallimard. Le 25
octobre 1976, il mourra à son tour, dans un
hôpital parisien. Bien que membre de l'Académie
Goncourt depuis 1951 (la même année il avait
adhéré au Collège de Pataphysique), il avait
vécu assez loin des querelles mesquines de son siècle. Il avait
edité en 1956 le premier volume de
l'Encyclopédie de la Pléiade : ce n'était
pas un hasard puisque autant qu'on puisse dire
"savoir tout", il "savait
tout" quoique le laissant ignorer ou s'en
moquant. On se fera quelques idées sur les
points de vue et méthodes de cet encyclopédiste
en lisant Bords (1963). R
Queneau a peint quelques tableaux et beaucoup
écrit pour le cinéma (scénarios, dialogues,
commentaires, chansons).
- Disons enfin que R.
Queneau laisse une uvre poétique très
considérable, nourrie à toutes les sources et
époques de la langue française. Entre Chêne
et chien (1937) et Morale
élémentaire (1976) parurent Les
Ziaux (1948) dont une édition
augmentée figurera dans Si tu
t'imagines, recueil général de 1952,
Bucoliques, incorporant Pour
un art poétique (1947) (même
remarque que pour Les Ziaux),
L'instant fatal (1948), Petite
Cosmogonie portative,
récit scientifique de 1950, Le Chien
à la mandoline (1958), Sonnets
(même année), Cent mille milliards de
poèmes (1961) puis trois uvres
"prises dans le même système", tout
comme trois romans l'avaient été déjà : Courir
les rues (1967), Battre la
campagne (1968), Fendre les
flots (1969). Raymond Queneau est
également l'auteur d'un journal inédit qui
s'étend sur plus d'un demi-siècle.
JEAN
QUEVAL
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