Biographie de Jean Giono
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Jean Giono est né et mort à
Manosque,
dans les Basses-Alpes (auj.
Alpes-de-Haute-Provence) (30 mars
1895 - 9 octobre 1970). Sa vie pourrait
rappeler le conte de fée dans lequel la jeune
bergère épouse le prince charmant ; mais
là les rôles sont inversés ; le petit
berger Jean épouse, très tôt comme à la
campagne, la princesse qui n'a pas que du
charme : la notoriété. Et sous cette forme
le conte de fée est aussi un conte cruel parce
qu'il est la vie même avec, dans le cas de
Giono, une hypertrophie
du merveilleux et du terrifiant comme rarement un
auteur, enraciné sur place, l'a perçu, vécu et
exprimé dans son |
uvre. Giono entre à l'école
Saint-Charles, puis au collège de Manosque où il se
liera avec Henri Fluchère. Les impressions fortes que sa
sensibilité enregistre ne lui viennent cependant pas de
ses études mais d'un "à coté" fondamental
pour le futur poète et romancier.
Il y a sa famille d'abord. Giono est fils d'un
cordonnier, anarchiste au cur tendre à
l'italienne, et qui lit la Bible, et d'une repasseuse,
non moins tendre mais pratique, qui reçoivent tous deux
la clientèle dans leur petite maison sombre de Manosque.
Vient ensuite l'expérience émerveillée de voyages et
de vacances dans les Alpes pour nous peu lointaines, mais
paraissant le bout du monde à l'enfant qui, à cette
époque, doit se déplacer à pied ou en diligence. En
1911, la mauvaise santé de son père et les ressources
médiocres de la famille l'obligent à quitter le
collège en seconde et à entrer au Comptoir national
d'Escompte. C'est donc en autodidacte
qu'il va désormais poursuivre la lecture de la vie et
les lectures non moins réelles auxquelles son père avec
le Livre
des livres a donné, pourrait-on dire, le
coup d'envoi. Giono va découvrir alors conjointement la
Provence et la littérature grecque : "Richesse
inouïe de mon cur à l'époque 1911-1912 dans la
première rencontre de ce pays et des grands Grecs."
Les classiques coûtaient moins cher que les auteurs
contemporains puisque "Aristophane,
Eschyle, Sophocle, Théocrite, Homère, Virgile" ne
valaient "que 0,95 F dans la collection Garnier. Voilà
la raison", confie Giono, "qui a présidé à
la confection de ma bibliothèque d'adolescent". En
1915, Giono est incorporé à Briançon. De
la guerre, il dit : "Je ne peux pas
oublier." Quand il en revient, écuré
jusqu'à la nausée, nous sommes en 1919. Cette récente
horreur produira son contraire : un lyrisme
formidable qui va s'épanouir dans les retrouvailles avec
le pays natal.
En 1920, Giono se marie. Il épouse Élise Maurin dont il
aura deux filles, Aline et Sylvie. Autodidacte absolu, il
continue ses explorations dans un pêle-mêle
fécondant : toujours les livres, bien entendu, Hugo, Stendhal, contes
persans, Wilde,
Whitman, Dostoïevski,
mais aussi la peinture, Bruegel,
et surtout la musique, Mozart,
Chopin, Liszt et Bach. De telles
fréquentations, sur un tel tempérament, n'ont pas
tardé à faire passer Giono dans leur camp : il
écrit. Lisant beaucoup de tout, avec gourmandise, il
compose n'importe quoi, au sens où le genre de ses
compositions demeure longtemps indéterminé, hésitant,
bien que le souffle, en rapport avec son avidité de
consommateur, soit déjà présent, par sa dispersion
même. Aussi l'employé de banque accède-t-il à un
nouvel état, parallèle, celui d'écrivain, qui se
développera peu à peu et acquerra son autonomie le jour
où, devant le choix, sa société faisant l'objet d'une
liquidation judiciaire, en 1929, Giono risquera de
demeurer à Manosque, renonçant à toute autre activité
professionnelle alimentaire pour se consacrer à la
littérature. Désormais sans salaire, il va écrire et
ne plus faire que cela. Plus tard, il dira, poussant sa
destinée au-delà : "Je paierais pour
écrire..." Il faut préciser que cette même
année, les encouragements ne manquent pas. Giono a
déjà publié deux romans et reçu le prix américain
Brentano pour l'un d'eux : Colline ;
il est édité dans des revues par Jean Paulhan et Henri Pourrat et
reçoit le soutien chaleureux d'André
Gide, André
Chamson et Léon-Paul
Fargue. Pendant l'hiver 1930, un deuxième
prix lui est décerné : le prix Northcliffe, pour
son roman Regain. En 1932, il
rencontre Ramuz
lors d'un voyage en Suisse. Le 9 juillet de la même
année, il est nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Arrivé à ce point de la vie de l'écrivain, on hésite
devant la simple continuation d'une chronologie. C'est
que Giono, qui est plus sensible aux saisons qu'au temps
lui-même, incite à éviter ce qui peut davantage
rappeler une succession qu'une fermentation. Tout livre,
chez lui, est une pâte qui lève, comme sans doute toute
action. Et la rare fois où il a voulu s'engager dans
celle-ci, avec force, dans le cadre d'une sorte de
croisade pacifique et rustique, la pâte est retombée.
L'écrivain comblé d'honneurs n'a pu que connaître une
chute spectaculaire, déterminante pour la suite de son
uvre.
Depuis longtemps, le lyrisme de Giono était doublé par
une sorte de message. Il ne se contentait pas de chanter
la terre, il fustigeait
aussi la vie citadine, l'argent et la chose militaire.
Entre 1935 et 1939, se développe un mouvement qui
recrute des adhérents passionnés et actifs. Des gens se
rassemblent autour de Giono et de son ami Lucien Jacques
sur le plateau du Contadour : les adeptes d 'une
façon de vivre prônée de nos jours par certains
hippies ou écologistes y écoutent de la musique et des
poèmes ; des soirées théâtrales sont
organisées, on communie dans un culte commun de la
nature. Seulement, lorsque débute le "Neuvième
Contadour", en août 1939, les gendarmes montent de Banon pour
annoncer la déclaration de guerre. Tout le monde se
sépare. En septembre, Giono est mobilisé à Digne. Le 16 de ce
mois, il est arrêté pour ses publications pacifistes
antérieures. Le cérémonial généreux d'un moment
paraît sans lendemain. Mais Giono fut néanmoins le
précurseur d'un après-demain qui ressemble fort à ce
que nous vivons, ne voulons pas, ou voulons vivre
aujourd'hui. Giono sera libéré sur prononciation d'un
non-lieu. L'autorité militaire le dispense de toute
obligation de service. Il passera donc la guerre à
poursuivre son uvre. Cependant comme ses idées
d'anarchiste-paysan ne plaisent décidément pas aux
autorités successives, Giono se retrouve de nouveau en
prison à la Libération. Élargi au bout de sept mois,
l'écrivain va s'orienter dès lors dans un
non-engagement total sur le plan social, engagé qu'il
est pleinement dans son art. En 1953, il reçoit le Grand
Prix du Prince Rainier III de Monaco pour l'ensemble de
son uvre et en 1954, il est élu membre de
l'Académie Goncourt
Si la réalité de l'écrivain Giono est tangible
(qualificatif acceptable pour un sensualiste de son
gabarit), sa grandeur resta assez longtemps
indéterminée. L'étiquette de régionaliste ne pouvait
manquer de surgir surtout à propos d'un homme qui avait
d'abord le mot "saveur" à la
bouche et à l'extrémité de sa plume.
Ce n'est pas un hasard si l'auteur des Vraies
Richesses et celui des Nourritures
Terrestres se sont rencontrés. Intéressant
d'ailleurs est le lieu de rencontre avec Gide :
Lalley, en Trièves. Giono y séjournera souvent. Par
rapport à Manosque, on est dans les Alpes du nord :
"C'est de ce pays, au fond, que j'ai été fait
pendant plus de vingt ans." D'où l'impression que
la lavande pousse parfois, dans son uvre, à
l'ombre des plus rudes sapins.
Et pour connaître la saveur des choses, il faut en fait
l'expérience. Mais l'expérience des choses n'est pas
toujours savoureuse. Elle l'est même rarement. Il y a en
Giono une volonté de bonheur pour avoir de la saveur
"malgré tout". Ce volontarisme païen ou
prométhéen est étonnant chez un individu qui ne fut
volontaire pour rien dans le domaine des constructions
politiques ou idéologiques. C'est que si Giono s'y
connaît en guerre, fléau qui ne peut être que
collectif, il s y connaît aussi en épidémie, psychique
ou autre, dont le mal est individuel. L'homme a recours
alors au divertissement. Oui, le problème est là :
si on ne peut plus jouir (à savoir éprouver de la joie)
il faut se divertir pour oublier son
ennui et même son désespoir. Giono, le pacifiste,
n'hésite pas à faire couler le sang à l'extrême
pointe de la tragédie du destin humain. On perçoit
comme un jeu de balance, dont le plateau dur pèsera de
plus en plus lourd au fil des ans, entre une tendresse
immense pour la création et un dégoût profond pour les
vilenies de la créature.
Sa singularité veut que l'amour de toutes choses
commence avec de l'humour. C'est Naissance de
l'Odyssée (1930). Dans ce pastiche
souriant, cette révérence insolente, Giono déboulonne
les dieux : sans doute pour mieux les adorer. Car
ceux-ci seront présents de toutes leurs forces magiques
et invisibles dans les trois ouvrages qui vont
suivre : Colline (1928), Un
de Baumugnes (1929), Regain
(1930). Dans Le Grand troupeau
(1931), un puissant relent
d'abattoir passe sur l'immense multitude qui martèle de
ses sabots les rues de Manosque. Avec Jean le
Bleu (1932), nous avons un mot d'enfant de
près de deux cents pages qui vaut bien plus qu'un livre
de souvenirs. D'ailleurs, une fois que l'enfant a parlé,
l'homme, le poète, dans un état de grâce total,
pousse, pourrait-on dire, Le Chant du monde
(1934), miracle de lyrisme et, curieusement, le plus beau
"western" qui ait jamais été écrit. Puis
paraît Que ma joie demeure (1935).
Dans Batailles dans la montagne
(1937) où le Trièves est tout entier, Giono délivre le
démon de la démesure. Il est normal qu'ensuite il
bride, maîtrise son chant et crée un monde plus
gouverné. C'est une suite de réussites absolues. La
monture s'emballe encore parfois. Les Âmes
fortes (1949) forment contrepoids aux autres
"chroniques" dont l'appellation indique une
distance qui va rendre le lyrisme de plus en plus
aristocratique : Le Hussard sur le toit
(1951), considéré comme son chef-d'uvre, Le
Bonheur fou (1957), Angelo
(1958). Le sommet du détachement narratif est peut-être
atteint avec Le Moulin de Pologne
(1952), et la métaphysique n'est pas loin avec Un
Roi sans divertissement (1947), autre
chef-d'uvre (d'ailleurs il n'y a plus que
cela !) sur lequel plane l'ombre, ou la lumière, du
Perceval
de Chrétien
de Troyes. A propos de ces
"chroniques", on a beaucoup parlé de Stendhal,
soit ! Parmi les ascendants spirituels de l'auteur,
il faudrait aussi citer Montluc,
Barbey d'Aurevilly,
Stevenson
et Melville,
bien entendu. Giono le montagnard nous offre une
méditation maritime sur la condition humaine avec les
admirables Fragments d'un Paradis
(1948) et la chronique de l'écrivain devant sa table et
ses fantasmes avec Noé (1961).
Comme enchantement et désenchantement sont étroitement
mêlés (avec, avons-nous dit, un peu plus de poids d'un
côté), il vaut mieux renoncer à distinguer des
manières, manières de sentir et de se sentir, donc des
styles. Un chant de toute façon demeure, à défaut de
la joie première. Mais le lecteur lira encore avec joie,
lui, puisque Giono restera magicien du récit jusqu'à sa
mort : Deux Cavaliers de l'orage
(1965), Ennemonde (1968), L'Iris
de Suse (1970) et les Récits de la
demi-brigade (posth., 1972).
Quand Giono essaie de couler ses "idées" dans
un autre moule que le moule romanesque, cela donne Les
Vraies Richesses (1937) ou Le Poids
du ciel (1949), apologie d'une certaine
sagesse rustique dans le premier cas, férocité contre
les agressions contemporaines dans le second. Et si Giono
est invité à se faire historien, il le fait dans Le
Désastre de Pavie (1963) au moyen d'une verve
ironique qui assimile les batailles de ces époques
lointaines à de fabuleux matches de rugby. De toute
manière, sagesse et folie reviennent à une façon
grandiose, épique, de se dépenser. Se dépenser pour
oublier quoi ? Enfer ou paradis ? De ce
dernier, Giono nous répète, avec un art de la narration
inimitable, que nous ne pouvons saisir que des
"fragments".
Jean-Charles REMY
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