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Victor Hugo a été décidément un génie fort précoce, puisque sa première pièce de théâtre, le Château du Diable, a été composée en 1812, alors qu'il n'avait que dix ans ! D'après Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, il semblerait que l'un des premiers contacts que notre auteur ait eu avec l'art dramatique se situe à Bayonne, en 1811, au cours d'un voyage que sa mère effectua en Espagne pour y rejoindre son père : « En arrivant à Bayonne, Mme Hugo apprit que
l'escorte, qu'elle y attendait le lendemain, ne passerait que dans un mois. Il n'aurait
servi à rien de se plaindre ; elle se mit aussitôt à chercher une maison ;
elle en trouva une qui avait de l'espace et de la vue, et la loua pour un mois. Adèle Hugo, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, chap. XVI. Il compose plusieurs
autres pièces avant sa vingtième année, tragédies, mélodrames, vaudevilles, avant
d'écrire les trois premiers actes d'Amy Robsart, achevés en 1827,
l'année même où il fait paraître Cromwell. |
| Historique de la pièce | |
| M. Taylor était alors commissaire royal à
la Comédie-Française. Il demanda à M. Victor Hugo pourquoi il n'écrivait pas pour le
théâtre. J'y pense, dit M, Victor Hugo. J'ai même commencé un drame sur Cromwell. Eh bien ! finissez-le et donnez-le-moi. Un Cromwell fait par vous ne peut être joué que par Talma. Pour engager l'affaire, il réunit le poëte et le tragédien dans un dîner au Rocher de Cancale. Le dîner était nombreux, mais MM. Victor Hugo et Talma, placés l'un à côté de l'autre, purent causer à leur aise. Talma avait alors soixante-cinq ans ; il était fatigué et malade ; il mourut quelques mois après ; il se sentait finir. Il parla de sa profession avec amertume : les acteurs n'étaient pas des hommes, pas même lui, malgré son succès et sa réputation ; applaudi et traité presque en ami par l'empereur, il lui avait demandé la croix, et l'empereur n'avait pas osé la lui donner. Même dans son métier, il n'était arrivé à rien. M. Victor Hugo se récria. Non, insista le grand tragédien, l'acteur n'est rien sans le rôle, et je n'ai jamais eu un vrai rôle. Je n'ai jamais eu de pièce comme il m'en aurait fallu. La tragédie, c'est beau, c'est noble, c'est grand ; j'aurais voulu autant de grandeur avec plus de réalité. Un personnage qui eût la variété et le mouvement de la vie, qui ne fût pas tout d'une pièce, qui fût tragique et familier, un roi qui fût un homme. Tenez, m'avez-vous vu dans Charles VI ? J'ai fait de l'effet en disant : Du pain ! Je veux du pain ! C'est que le roi n'était plus là dans une souffrance royale, il était dans une souffrance humaine ; c'était tragique et c'était vrai ; c'était la souveraineté et c'était la misère ; c'était un roi et cétait un mendiant. La vérité ! voilà ce que j'ai cherché toute ma vie. Mais que voulez-vous ? je demande Shakespeare, on me donne Ducis. A défaut de vérité dans la pièce, j'en ai mis dans le costume. J'ai joué Marius jambes nues. Personne ne sait ce que j'aurais été si j'avais trouvé l'auteur que je cherchais. Je mourrai sans avoir joué une seule fois. Vous, monsieur Hugo, qui êtes jeune et hardi, vous devriez me faire un rôle. Taylor m'a dit que vous faisiez un Cromwell. J'ai toujours eu envie de jouer Cromwell. J'ai acheté son portrait à Londres. Si vous veniez chez moi, vous le verriez accroché dans ma chambre. Qu'est-ce que cest que votre pièce ? Ça ne doit pas ressembler aux pièces des autres. Ce que vous rêvez de jouer, dit M. Victor Hugo, c'est justement ce que je rêve d'écrire. Et il exposa au tragédien quelques-unes des idées dont il allait faire la Préface de Cromwell : le drame substitué à la tragédie, l'homme au personnage, le réel au convenu ; la pièce libre d'aller de l'héroïque au positif ; le style ayant toutes les allures, épique, lyrique, satirique, grave, bouffon la suppression de la tirade et du vers à effet. Ici, Talma l'interrompit vivement : Ah ! oui, s'écria-t-il ; c'est ce que je m'épuise à leur dire. Pas de beaux vers ! Il écouta avec grande attention les théories du poëte. Et votre Cromwell est fait dans ces idées ? lui demanda-t-il. Tellement que, pour bien marquer tout de suite sa volonté d'être réel, son premier vers est une date :
Vous devez en savoir des scènes par
cur ! dit Talma. Vous seriez bien aimable de nous en dire une.
Talma applaudissait : A la bonne
heure ! c'est cela ! c'est ainsi qu'on parle ! Et, la scène
finie, il tendit la main à l'auteur en lui disant : Dépêchez-vous de
finir votre drame, j'ai hâte de le jouer. [..] A la fin de l'été, M. Victor Hugo était un soir chez
Mme Tastu ; elle le pria de dire une scène de Cromwell, qu'il venait
d'achever. M. Tissot, qui était présent, trouva la scène très belle, et demanda à
l'auteur s'il avait traité avec un éditeur ; sur sa réponse négative, il lui
offrit d'en parler au sien. En effet, dès le lendemain, M. Ambroise Dupont vint acheter
le manuscrit, et l'auteur s'occupa de la préface. " Ce qui se fait remarquer dès les premières lignes de cette préface, c'est le ton de hauteur dédaigneuse avec laquelle un jeune écrivain dont la réputation n'a point dépassé l'enceinte de quelques cercles amis parle de tout ce qui a d'autres idées que celles qu'il professe... Il fut un temps où il se contentait de faire des odes comme tout le monde... Il se bornait à recueillir par avance les palmes que promettait à son talent futur l'espoir que ses premiers essais faisaient naître, et qui malheureusement sont encore incueil1ies, pour parler la langue romantique. Aujourd'hui, il en est tout autrement. Le jeune poëte modeste est devenu un professeur jetant avec fierté ses préceptes à son auditoire absent... Qui songe encore à reproduire cette vieille et ennuyeuse question du classique et du romantisme, dont l'ennui a fait justice depuis longtemps ? Deux hommes seuls, M. Hugo et M. d'Arlincourt, qui l'ont fait en même temps et souvent dans des termes identiques ; s'il y a entre eux quelque différence, elle est tout entière à l'avantage du dernier, dont la prose nous a semblé bien préférable, sous le rapport du goût et de la simplicité, à celle de l'auteur de Cromwell... Son but avoué est de briser tous " ces fils d'araignée dont les milices de Lilliput ont entrepris d'enchaîner le drame dans son sommeil " ; c'est-à-dire, en français, de se rendre indépendant des trois unités. Nous pourrions faire remarquer à l'auteur de cette phrase que, dans cette milice de Lilliput, il y a quelques nains qui ne sont pas si méprisables, et entre autres tous les hommes qui ont écrit pour la scène depuis le Cid jusqu'à Cromwell ; mais que seraient-ils ces hommes pour lui qui appelle Shakespeare (dont il ne sait pas même écrire le nom) le dieu du théâtre ?... Les personnes qui ne partageront pas les idées émises dans ce dernier passage, et nous croyons que le nombre en est considérable, ne pourront au moins en contester la nouveauté. Cest pour la première fois, sans doute, qu'on a imaginé de mettre l'auteur de quelques drames spirituels et libertins sur la même ligne que Molière et Corneille (car il faut remarquer que Racine n'est pas même cité, ces messieurs ne s'en occupent pas plus que s 'il n'existait pas). Ces bizarreries, qui n'ont rien de sérieux au fond, ont même un côté plaisant dont on s'amuserait si elles étaient présentées avec talent ; il faut être doué de quelque force pour s'attaquer à des géants, et, lorsqu'on entreprend de détrôner des écrivains que des générations tout entières sont convenues d'admirer, il faudrait les combattre avec des armes, sinon égales, du moins dans un style assez élégant et assez pur pour montrer qu'on les comprend, et que ce n'est pas uniquement par impuissance qu'on s'attaque à eux ; mais quel tort peut-on espérer leur faire quand on écrit comme l'auteur de la préface dont nous parlons ?... " La défense ne fut pas moins ardente que l'attaque ;
les jeunes gens se déclarèrent énergiquement pour l'indépendance du théâtre, et la Préface
de Cromwell devint le signe de ralliement. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, chapitre XLVI. |
| Le sujet de la pièce | |
| Hugo met en scène Olivier Cromwell (1599-1658) au moment
où, parvenu au sommet de sa puissance, doté de tous les pouvoirs sur l'Angleterre,
l'Écosse et l'Irlande, il est tenté de se faire couronner roi, bien qu'il n'ose se
l'avouer. La Cité et le Parlement, habilement manuvré, lui offrent de monter sur
le trône ; poussé par l'ambition, il envisage un moment d'accepter, mais, une nuit,
prenant la place d'une sentinelle, il découvre que les républicians puritains et les
catholiques royalistes se sont alliés contre lui, et n'attendent qu'une erreur de sa part
pour l'abattre. En stratège politique averti, il attend alors la cérémonie prévue pour le sacre et, au moment décisif, il refuse la couronne d'un geste théâtral, ce qui lui vaut l'étonnement admiratif de ses ennemis et la satisfaction du peuple qui s'émerveille de son héroïque humilité. Mais, lorsque le drame se termine, le héros est insatisfait et ne cesse d'être tourmenté par son ambition sans limites... |